- C’est la date à laquelle l’égalité entre les femmes et les hommes sera atteinte en Afrique si rien ne change. Ce chiffre, avancé par la Commission économique des Nations Unies pour l’Afrique en 2024, dit tout de l’urgence d’agir. Pendant longtemps, nous avons cru pouvoir faire du développement sans se demander si les femmes et les hommes vivaient le même projet. On sait aujourd’hui que cette erreur coûte cher : en efficacité, en durabilité, en impact humain. Le genre n’est pas une case à cocher, c’est la condition d’un développement qui tient.

Un projet agricole dont les bénéfices reviennent principalement aux hommes parce que ce sont eux qui contrôlent les terres et les revenus. Un programme de formation professionnelle qui double les inscriptions, mais où les femmes abandonnent en cours de route faute de garde d’enfants. Une infrastructure de marché rénovée dont les horaires ignorent les contraintes domestiques des commerçantes. Dans chacun de ces cas, le projet n’a pas échoué au sens technique, et pourtant il a manqué l’essentiel.
Les inégalités de genre ne constituent pas un problème parmi d’autres : elles traversent chaque secteur du développement, chaque territoire, chaque étape du cycle de projet. En Afrique de l’Ouest comme en Amérique latine, elles se logent dans l’accès à la terre, au crédit, à l’éducation, à l’emploi. En Amérique latine, le taux de participation des femmes au marché du travail atteignait 52 % en 2024, contre 74 % pour les hommes, selon l’OIT. En Afrique de l’Ouest, malgré des réformes juridiques progressives, les femmes restent confrontées à des contraintes systémiques qui limitent leur autonomie économique et leur capacité à peser dans les décisions qui affectent leur vie.
En 2025, ONU Femmes tire la sonnette d’alarme : si les tendances actuelles se maintiennent, 351 millions de femmes et de filles vivront encore dans l’extrême pauvreté en 2030. Dans les systèmes agroalimentaires, les inégalités génèrent un écart de productivité de 24 % entre exploitations gérées par des femmes et par des hommes à superficie égale. Combler cet écart permettrait d’augmenter le PIB mondial d’environ 1 000 milliards de dollars et de sortir 45 millions de personnes de l’insécurité alimentaire. Ce que coûte l’inaction ne laisse aucun doute.
Ces statistiques trouvent leur résonance la plus vive dans les témoignages de terrain. Au Togo et au Bénin, des jeunes femmes formées à la maçonnerie dans le cadre du projet MADE racontent leur quotidien. Elles parlent des chantiers qu’on ne leur propose pas, des patrons qui disparaissent au moment de payer, du harcèlement à affronter seules dans le secteur informel. Elles parlent aussi des enfants à garder, des grossesses qui interrompent leur activité pendant plusieurs mois, des kilomètres à parcourir quand les hommes, plus nombreux, peuvent se cotiser pour loger sur place. Et pourtant, elles restent. « En général il faut prouver. Ils refusent puis ils changent d’avis », résume l’une d’elles. Celles qui travaillent au sein d’entreprises formelles, avec un cadre de protection clairement défini, décrivent une expérience radicalement différente : moins de harcèlement, plus de reconnaissance, de vraies perspectives. La leçon est précieuse : les inégalités ne sont pas une fatalité. Elles répondent à des structures et ces structures peuvent changer.
Intégrer le genre dans un projet ne revient pas à « faire un volet femmes » en marge de l’intervention principale. C’est transformer la façon de lire un territoire, de concevoir des activités, de mesurer les résultats. C’est poser la question à chaque étape : qui bénéficie de ce projet ? Qui en est exclu ? Et comment y remédier ?
La FAO a montré que les projets qui visent activement l’autonomisation des femmes produisent des résultats bien supérieurs à ceux qui adoptent une approche neutre. La Banque mondiale en a fait une condition explicite de sa stratégie 2024–2030. Un projet qui ignore les inégalités de genre sous-performe, même lorsque ses résultats techniques semblent satisfaisants.

Acting for Life s’inscrit dans cette dynamique avec méthode. En mars 2025, une formation de cinq jours a réuni les équipes du projet PROACT, déployé au Sénégal et en Guinée. Point de départ : la moitié des participants déclaraient ne pas savoir ce que recouvrait réellement « l’approche genre ». Cinq jours plus tard, chacun repartait avec une feuille de route concrète : impliquer les femmes dans la gouvernance des services vétérinaires, mieux répartir l’accès aux infrastructures de marché, collecter des données désagrégées par sexe. Autant de pas concrets sur un chemin qui ne s’improvise pas.
Le genre n’est pas un enjeu sectoriel que l’on traite dans un compartiment séparé du développement, c’est la condition qui détermine si les interventions atteindront ou non ceux et celles qui en ont le plus besoin.
Les crises à venir : climatiques, alimentaires et sécuritaires, frapperont plus durement là où les inégalités sont les plus fortes. Le genre n’est pas un enjeu sectoriel que l’on traite dans un compartiment séparé du développement, c’est la condition qui détermine si les interventions atteindront ou non ceux et celles qui en ont le plus besoin. Maintenir le cap, dans un contexte international où les financements se réduisent et où les acquis sont fragilisés, sera l’un des enjeux les plus déterminants du développement de cette décennie.

Intégrer le genre dans les projets de développement n’est donc pas une option. Une approche qui ignore les rapports de pouvoir entre femmes et hommes risque de reproduire les inégalités existantes, voire de les renforcer et passer à côté de la moitié des dynamiques sociales dans lesquelles elle intervient. À l’inverse, une approche transversale renforce la pertinence des interventions et leur impact à long terme, ce que les cadres de référence des principaux bailleurs internationaux reconnaissent désormais explicitement.
C’est dans cet esprit qu’Acting for Life s’engage. Dans nos zones d’intervention, nous savons que le développement ne peut être durable que s’il tient compte des réalités différenciées des femmes et des hommes, des filles et des garçons. Pour autant, nous ne prétendons pas que c’est simple. Dans des secteurs comme l’agropastoralisme ou la construction, traditionnellement dominés par les hommes, associer les femmes aux prises de décision, les intégrer dans les formations techniques et les représenter dans les espaces de gouvernance restent un défi quotidien. C’est précisément parce que c’est difficile que nous considérons qu’il faut s’y atteler, conjointement avec nos partenaires sur le terrain, avec méthode et que nous nous engageons à faire évoluer les pratiques.
L’approche genre consiste à analyser comment les inégalités entre femmes et hommes influencent l’accès aux ressources, aux droits et aux décisions et à en tenir compte à chaque étape d’un projet.



