Novembre 2025 – Avril 2026 | Bénin, Côte d’Ivoire, Ghana, Guinée, Mali, Sénégal, Togo

Tous les six mois, Acting for Life et ses partenaires territoriaux publient les Notes d’Analyses Territoriales Agropastorales (NATA), un outil de veille conçu pour suivre au plus près les dynamiques liées à la mobilité du bétail en Afrique de l’Ouest. Réalisées dans le cadre des projets ACTIF, PROACT, PARCIT et PRECOCE, financés par le Centre de Crise et de Soutien, l’AFD et l’Union européenne, ces notes s’appuient sur un dispositif permanent de veille de terrain : Relais de Veille Communautaire, comités de gestion des aménagements pastoraux et réseaux d’organisations professionnelles d’éleveurs.

Plutôt qu’une photographie exhaustive, chaque NATA met en lumière deux à trois signaux forts par territoire, choisis pour leur valeur d’alerte et d’aide à la décision pour les acteurs locaux.

Voici les points saillants de cette 4ème édition.

Bénin : quand l’insécurité régionale rebat les cartes de la mobilité pastorale

Le Bénin illustre à lui seul combien la mobilité pastorale ignore les frontières. Entre octobre 2025 et janvier 2026, 53 ménages regroupés en 12 familles pastorales ont dû quitter précipitamment la région ghanéenne de Daboya pour regagner le département de la Donga (Bénin), après une année marquée par des violences, des vols de bétail et des saisies forcées. Le bilan est lourd : 11 bouviers décédés, plus de 400 bovins perdus ou volés, et près de 2,9 millions de FCFA soutirés en cours de route. Ces familles, revenues dans un contexte de grande précarité, retrouvent des terres parfois déjà réoccupées : un terreau propice à de nouvelles tensions foncières.

Autre tendance de fond : l’essor, depuis trois ans, d’un nouveau circuit commercial entre le nord du Bénin et Cotonou. Plutôt que de faire voyager les bêtes sur pied, les bouchers de la capitale s’approvisionnent désormais directement en viande conditionnée sous glace : un gain pouvant atteindre 800 FCFA par kilo. Ce commerce s’est nettement accéléré, avec environ 240 têtes expédiées chaque mois, mobilisant toute une chaîne d’acteurs, de l’éleveur au commerçant urbain.

Togo : un marché frontalier sous tension, des flux qui se réinventent

Le marché à bétail de Cinkassé, longtemps alimenté par le Burkina Faso et les marchés du nord, a dû se réinventer face à la dégradation sécuritaire et à la baisse de l’offre locale. Les commerçants remontent désormais des animaux depuis le sud du pays, tandis que de nouveaux flux en provenance du Bénin et du Burkina Faso viennent compenser le manque. Résultat : une hausse des prix estimée à 20 % pour les taurillons et 50 % pour les taureaux par rapport à fin 2024. Le dispositif de traçabilité mis en place fin 2024 continue toutefois de porter ses fruits, en consolidant la confiance des acteurs.

Dans la région de la Kara, un autre phénomène retient l’attention : la modification du jour de marché à Kanté a fait basculer une partie des transactions au détriment du marché voisin d’Agbassa, dont les recettes communales ont chuté de 22 % à 17 % du budget total en un an, une illustration concrète de l’interdépendance des marchés à bétail entre eux.

Ghana : des corridors commerciaux qui basculent vers l’est, des tensions intercommunautaires persistantes

Le Ghana connaît un rééquilibrage marquant de ses flux commerciaux : en dix ans, la part du bétail burkinabè sur le marché final d’Accra est passée de 70 % à seulement 10 %, au profit du corridor Togo-Bénin-Nigeria qui fournit désormais 90 % des animaux. De nouveaux marchés, comme celui de Tatale à la frontière togolaise, émergent pour absorber ces flux est-ouest.

Sur le plan de la cohésion sociale, la région de la Savannah reste fragile : deux nouveaux épisodes de violence contre des communautés peules ont entraîné le déplacement de près de 850 personnes en mars 2026, révélant des tensions foncières et communautaires plus profondes entre communautés Fulbe et Gonja.

Côte d’Ivoire : le vol de bétail, nouveau facteur structurant de l’insécurité

Dans la région du Bounkani, 24 alertes liées à des vols de bétail ont été recensés sur 43 alertes entre novembre 2025 et avril 2026, avec des opérations pouvant porter sur plusieurs dizaines de bovins et nécessiter des recherches transfrontalières. Le phénomène touche différemment les territoires : sécurisation prioritaire à Téhini, conflits agriculteurs-éleveurs à Bouna, tensions liées à l’eau et à la taxation à Nassian, une différenciation qui appelle des réponses sur mesure plutôt qu’une approche uniforme.

Plus au nord, le retour des éleveurs expulsés du canton Palaka fin 2024 progresse, mais reste largement symbolique : sur 35 villages, 25 se sont dits favorables à leur réinstallation, mais seuls deux ont, à ce jour, effectivement accueilli des éleveurs. Autre signal positif : la réouverture officielle des quais d’embarquement de Nassian et Linguekoro, fermés depuis 2024, désormais placés sous le contrôle systématique de la Gendarmerie Nationale pour une meilleure traçabilité du bétail commercialisé.

Guinée : une filière sous pression économique

La Guinée a prolongé jusqu’à nouvel ordre la suspension de la transhumance transfrontalière, décidée en janvier 2025, le temps de finaliser des aménagements pastoraux dans les préfectures concernées. Cette mesure, conjuguée à la dépréciation du franc guinéen et à la dégradation sécuritaire aux abords du Mali, alimente une hausse durable des prix du bétail dans la région de Kankan : jusqu’à 17 millions de GNF pour les plus gros animaux.

À Labé, le paradoxe est frappant : les volumes commercialisés ont augmenté de 33 % en deux ans, mais les prix de la viande ont grimpé de 20 % sur la même période. La cause n’est pas la rareté du bétail, mais l’allongement et le renchérissement des circuits d’acheminement, contrôles routiers, insécurité, pertes en cours de route.

Sénégal et Mali : la transhumance, variable d’ajustement de la sécurité alimentaire

À Kédougou, la fermeture de la frontière malienne a fait chuter les importations d’ovins destinés à la Tabaski, passées de 18 000 têtes en 2024 à moins de 4 000 en 2026. C’est finalement la présence prolongée de transhumants maliens sur le sol sénégalais qui a évité une rupture d’approvisionnement, avec 17 400 têtes commercialisées : plus de quatre fois le volume officiellement importé.

Au Mali, la grande région de Sikasso a accueilli près de 200 000 têtes de bétail transhumant en provenance du Burkina Faso. Une aubaine pour l’approvisionnement des marchés, mais aussi une source de pression croissante sur les ressources naturelles et de tensions communautaires, dans un contexte où 897 têtes de bétail ont par ailleurs été signalées volées dans la région.

Ce qu’il faut retenir

D’un pays à l’autre, un même fil conducteur se dessine : la mobilité pastorale s’adapte en permanence aux contraintes sécuritaires, économiques et institutionnelles, souvent au prix d’une hausse des coûts et des risques pour les éleveurs. Ces notes confirment l’utilité d’un dispositif de veille territoriale fin et continu pour anticiper les dynamiques à venir et outiller la décision des acteurs locaux, des collectivités et des partenaires techniques et financiers.

Retrouvez l’intégralité des Notes d’Analyses Territoriales Agropastorales #4 sur notre site, ou contactez-nous à contact@acting-for-life.org pour en savoir plus sur nos projets ACTIF, PROACT, PARCIT et PRECOCE.