« Avoir un métier est primordial, même si ton mari à des milliards, recherche pour toi. Cherche ton métier, ne compte jamais sur ton mari, ce que tu as à toi, ça sera un plus. »

Hadja Kadiatou Diallo – © Acting for Life, 2026

À Labé, en Moyenne Guinée, Hadja Kadiatou Diallo incarne une figure rare : une femme vétérinaire en zone rurale, pionnière dans un univers longtemps dominé par les hommes. À travers sa carrière, elle a su combiner expertise scientifique et résilience face aux difficultés du métier et aux obstacles culturels.

Madame Diallo est un exemple de réussite qui a gravi tous les échelons du métier et qui, aujourd’hui à la retraite, continue d’aider la filière en tant que chargée de l’éducation et de la santé au niveau de la délégation spéciale de la commune urbaine de Labé. Découvrez son histoire :

Une vocation venue par hasard

Madame Diallo n’avait pas prévu de devenir vétérinaire. Après son baccalauréat, la répartition des filières l’a conduite à Mamou, au premier cycle de la faculté de médecine vétérinaire pendant 2 ans. « Je n’avais jamais approché un animal », confie-t-elle. Pourtant, sur 112 étudiants, dont seulement 12 femmes, elle a trouvé sa place.

Elle poursuit le second degré à Foulaya, au Centre Régional de Recherches Agricoles de Kindia, où elle rédige son mémoire sur la lutte préventive des maladies. Après un an de stage à Pita, puis sa soutenance à Kindia, Madame Diallo entre dans la fonction publique.

Bien que Madame Diallo n’eût pas choisi cette voie, une passion est très vite née et elle s’est habituée aux dures conditions du métier. Au-delà de la profession, elle a forgé des liens très forts avec les 12 femmes qui ont partagé ses bancs de classes et qu’elle continue de voir, toujours soudées et toutes docteures vétérinaires.

Les défis de travailler sur le terrain, en zone rurale

Travailler en zone rurale n’est pas de tout repos : « On passe presque toute la journée sur le terrain, on est là-bas, et on revient le soir. », raconte-t-elle. Entre vaccins, soins et suivi des troupeaux, il fallait parfois faire des kilomètres pour atteindre les élevages. Les moyens de déplacement limités compliquaient encore la mission. Heureusement, Madame Diallo pouvait compter sur son mari, commandant d’arrondissement qui disposait d’une moto de fonction, pour faciliter ses déplacements dans la région.

Au-delà des difficultés d’accès, le métier de docteur vétérinaire est physique : « Maitriser un animal, pouvoir intervenir sur l’animal, ce n’est pas aisé. Même pour les hommes. Donc, même pour s’approcher de l’animal, au début, ça posait problème. On avait peur », raconte Madame Diallo. Mais c’est sans compter l’aide des éleveurs qui rassemblent le cheptel dans des parcs de vaccination et des contentionnaires qui tiennent le bétail quand les médecins vétérinaires interviennent.

Du poste de cheffe vétérinaire au rôle d’inspectrice

Sa carrière évolue rapidement : à la suite d’un stage, Madame Diallo est entrée à la fonction publique, à la direction préfectorale de l’élevage de Labé, puis a été mutée à Afia en tant que cheffe de poste vétérinaire car son mari y était commandant d’arrondissement. Puis Madame Diallo est devenue inspectrice adjointe chargée de la planification à la direction préfectorale de l’élevage de Labé.

Aujourd’hui, à la retraite mais toujours déterminée à aider la filière, Madame Diallo exerce au gouvernorat en tant que conseillère, chargée de l’éducation et de la santé au niveau de la délégation spéciale de la commune urbaine de la ville. C’est avec fierté qu’elle explique : « J’ai gravi quand même, tous les échelons de la structure de l’élevage ».

Chaque poste de la filière a ses différences, bien complémentaires : « Sur le terrain, j’intervenais directement auprès des éleveurs. À la direction préfectorale, je n’allais plus sur le terrain, je suivais les dossiers, je supervisais le tatouage des animaux et luttais contre le vol de bétail », explique-t-elle, « C’est une activité que j’ai beaucoup admirée, même si aujourd’hui cette pratique est devenue vétuste ».

Une anecdote illustre parfaitement son rôle : « Au début, c’était très bien parce que tu pouvais tatouer un animal ici à Labé. Il y a un code pour les sous-préfectures, par exemple, un propriétaire de cinq ou dix animaux, a le même numéro. Ça, c’est le numéro unique de l’éleveur ». Madame Diallo se rappelle d’un animal perdu et retrouvé grâce au numéro de tatouage : « Une fois, j’étais à Kaalan, on a retrouvé un animal là-bas. Les autorités ont dit « ah, c’est un animal errant qu’on a retrouvé. » Moi, j’ai regardé le numéro, j’ai vu que c’était un numéro de Saloo. J’ai dit « il faut l’attacher, on va faire un communiqué à la radio », parce que la radio rurale est suivie partout. « Celui qui a le numéro là, il viendra se présenter, on va voir. » Donc, on a gardé l’animal, j’ai fait passer le communiqué. L’intéressé est venu le matin de bonne heure, je ne m’étais même pas levée. Dès que j’ai ouvert ma porte, j’ai vu le vieux assis. Il est venu avec toutes ses cartes, parce que ça peut être un numéro d’une génisse, comme ça peut être le numéro d’un taureau… On écrit tout, les signes particuliers de l’animal se trouvent sur la carte ». Après plusieurs minutes de recherches dans les cartes du propriétaire, et avec la description que Madame Diallo donnait de la génisse, ils ont pu retrouver celle correspondant à l’animal. « Mais il fallait voir le vieux, il a dansé ! Il dit que ça faisait deux ans qu’il n’avait pas vu cet animal. Deux ans ! Mais quand même, avec le numéro, on a pu le retrouver. »

L’animal avait parcouru plus d’une centaine de kilomètres en deux ans, et Madame Diallo se rappelle l’allégresse du propriétaire : « Il fallait voir la joie, c’était comme s’il avait retrouvé un enfant et il avait même dit « vous voyez comment on élève un animal, il devient ton fils. »

« C’est pourquoi, difficilement, tu vas t’arrêter de chercher un animal perdu ». Madame Diallo ajoute en riant : « On élève ces animaux pour les manger, mais moi je préfèrerais acheter la viande ailleurs plutôt que de voir mon animal tué devant moi. »

« Donc, on a fait tout ça quand même. J’ai vécu tout ça grâce à l’élevage. »

Ouvrir la voie aux femmes, non sans obstacles

À son époque, les femmes vétérinaires étaient rares. « Les hommes âgés n’approchaient pas vraiment les femmes sur le terrain, souvent ça posait problème », dit-elle. Mais Madame Diallo a su imposer son expertise, elle nous raconte notamment qu’en lisant des documents en arabe, elle impressionnait les éleveurs.

« Lorsqu’on était sur les marchés, pour les ventes de petits ruminants, on vérifiait les papiers de propriété, sur lesquels les gens écrivent en arabe. Donc, pour les vieux là, une femme ne sait pas lire l’arabe…alors quand je demandais les papiers de l’animal, les éleveurs pensaient que je n’y connaissais rien, qu’ils pouvaient me donner n’importe quel papier… Mais comme je pouvais lire, ça les impressionnait : « Madame, vous pouvez lire l’arabe ? » Je répondais « mais j’ai étudié ça aussi, le Coran ! »  Je disais : « Quand j’étais à l’école primaire, le matin j’allais à l’école, le soir, c’était le Coran ». Donc, s’ils sentent que tu connais, que tu sais de quoi tu parles, ils s’approchent. »

En plus de se faire accepter par les hommes sur le terrain, allier vie professionnelle et vie de famille est une difficulté en plus pour les femmes qui souhaitent exercer ce métier : « C’était vraiment dur parce que le travail de vétérinaire en campagne t’oblige à partir toute la journée. Quand tu as un enfant, ça pose problème. Mais j’ai pu passer le cap, parce que j’ai trois enfants. » dit-elle. « Ma maman vivait à Labé, donc, dès que je sevrais mon enfant, elle le récupérait et je pouvais continuer mes activités. »

Madame Diallo nous confie que ces défis auxquels sont confrontées les femmes poussent encore beaucoup d’entre elles à ne pas exercer de métier et à rester s’occuper du foyer. Mais les mentalités changent et les femmes sont de plus en plus représentées et acceptées.

Une filière qui évolue en même temps que la société

Aujourd’hui, Madame Diallo observe un changement positif dans la manière dont sont vues les femmes sur le terrain, notamment grâce à l’éducation des jeunes : « Je pense que ce sont les jeunes qui ont pris la relève de leurs parents sur l’élevage. Nous, en notre temps, sur le terrain, c’étaient les vieux. Mais maintenant, beaucoup ne sont plus là. Avec les jeunes, ça marche. Avec les vieux, c’était un problème, même si on arrivait à les convaincre, d’abord en leur expliquant et puis après en leur montrant avec leurs bêtes, et en faisant l’intervention ils voyaient qu’on savait ce qu’on faisait. »

Pour qu’il y ait plus de femmes dans la filière, Madame Diallo est convaincue que la formation constitue la clé : « C’est dans la formation qu’on pourra avoir plus de femmes dans la filière », elle continue « Il faut recruter plus de femmes, parce que sur 10-20 femmes formées, seulement 5 ou 7 vont continuer. Alors que si tu ne recrutes que 2 femmes, si elles arrêtent à mi-chemin, il ne reste plus de femmes».

Pour encourager plus de femmes à rejoindre la filière, Hadja souligne l’importance de recruter en nombre suffisant et de proposer des formations dans les langues locales. « Beaucoup de filles abandonnent l’école, mais si elles peuvent suivre une formation pratique en langue locale, elles adhèrent facilement au métier. »

Pour Madame Diallo, le vrai défi, c’est aussi la pratique du métier par les femmes et la quantité de postes ouverts. En effet, elle constate avec son expérience qu’avec ses diplômes et expériences, elle se savait pleinement légitime pour exercer et combiné à un réel besoin de la filière, elle n’a pas eu de problème à accéder à des postes, même à haute responsabilité.

Une militante engagée

Retraitée, Madame Diallo n’a pas quitté le monde de l’élevage. À travers son ONG, l’AGBEF (Association Guinéenne pour le Bien-Etre Familial), et sa fonction de conseillère communale chargée de l’éducation et de la santé, elle continue de soutenir les femmes et les jeunes dans la filière. Elle encourage également des projets, comme le PROACT (Projet de développement économique de la filière Agropastorale et gouvernance Commune des Territoires au Sénégal et en Guinée), qui offrent aux éleveurs des infrastructures adaptées pour exercer leur métier.

« Je connais la difficulté du métier et de la filière. Si on peut leur offrir de meilleures conditions de travail, ce serait un grand progrès », affirme-t-elle.

Résilience et indépendance : son message aux femmes

La vie personnelle de Madame Diallo illustre parfaitement ses convictions. Mariée, mère de trois enfants, elle a continué sa carrière après le décès soudain de son mari. « Mes enfants étaient petits, le premier préparait le bac, si je n’avais pas eu mon métier, comment aurais-je élevé mes enfants seule ? »

Aujourd’hui, ses trois enfants ont tous fait l’université. Sa force, Hadja l’attribue à son indépendance et à sa détermination. « Même si ton mari a des milliards, recherche pour toi. Cherche ton métier, ne compte jamais sur ton mari, ce que tu as à toi, ça sera un plus. »

Hadja conclut par un appel inspirant : « Je lance un appel à toutes les femmes, cherchez votre métier, pour vous, ne comptez jamais sur votre mari, ce que vous gagnez, c’est un plus pour vous […] parce que si dans le ménage, vous ne comptez que sur l’homme, vous allez vivre, oui, mais pas comme vous l’entendez ».

Son parcours est celui d’une femme qui a bravé les préjugés, maîtrisé un métier exigeant et ouvert la voie pour les générations à venir. Une vétérinaire, mais surtout un modèle de résilience.