Note de capitalisation | Région des Savanes, Nord Togo | Juin 2026
Comment sécuriser un marché à bétail transfrontalier sans casser la dynamique commerciale qui fait vivre toute une région ? À Cinkassé, au nord du Togo, la réponse est venue du terrain lui-même. Un an après sa mise en place, le dispositif de traçabilité du marché à bétail de Cinkassé fait la preuve qu’une initiative locale, construite avec les acteurs de la filière, peut à la fois sécuriser les transactions et redynamiser l’économie d’un territoire.
Un marché stratégique fragilisé par l’insécurité
Le marché à bétail (MAB) de Cinkassé occupe une position clé dans les échanges agropastoraux sous-régionaux : à la croisée du Togo, du Burkina Faso, du Ghana et du Bénin, il constitue une interface incontournable entre les zones d’élevage sahéliennes et les marchés de consommation des pays côtiers.
Mais cette position stratégique en a aussi fait une cible et un point de passage pour les dynamiques illicites qui accompagnent la dégradation sécuritaire du Sahel : vols de bétail, circulation transfrontalière d’animaux volés, écoulement dans les circuits commerciaux formels. Face à ces menaces, les autorités togolaises ont suspendu les activités du marché à partir du 14 octobre 2024, dans le cadre de l’état d’urgence sécuritaire instauré dans la région des Savanes. Conséquence directe : une chute de près de 40 % du nombre de bovins vendus entre 2023 et 2024 (20 521 têtes contre 12 264), et un report d’une partie des éleveurs et commerçants vers le sud du pays.
Une réponse construite collectivement
Plutôt que de laisser le marché fermé, les acteurs locaux (autorités administratives, chefs traditionnels et religieux, élus, organisations de la société civile comme le GEVAPAF, forces de défense et de sécurité, gestionnaires du marché) se sont mobilisés pour construire, en un mois à peine, un dispositif permettant une réouverture sécurisée. Le marché a rouvert ses portes le 14 novembre 2024, avec une règle simple mais structurante : aucun animal ne peut désormais accéder au marché de Cinkassé sans document permettant de retracer son origine.
Concrètement, ce dispositif repose sur quatre piliers :
- Une organisation interne renforcée : fichier actualisé des courtiers (Dilani), port obligatoire d’un badge d’identification, horaires stricts d’ouverture (5h30-17h30) et interdiction de convoyer les animaux de nuit.
- Des conditions d’accès précises pour les commerçants, adaptées selon leur pays de provenance : laissez-passer sanitaire contresigné par les Forces de Défense et de Sécurité pour les animaux venant d’autres marchés togolais ; documents sanitaires et d’identification équivalents pour ceux en provenance du Bénin ou du Burkina Faso, où ce dispositif n’existe pas sous une forme identique.
- Un rôle de coordination central confié aux gestionnaires du marché, qui font circuler l’information (parfois via WhatsApp) entre commerçants, services vétérinaires, autorités locales et forces de sécurité.
- Une traçabilité maintenue à la sortie du marché : chaque transaction, réalisée obligatoirement via un courtier agréé, donne lieu à un reçu, un ticket de marché et un nouveau laissez-passer sanitaire, qui devient alors le document de référence pour la suite du parcours de l’animal sur le territoire togolais.
Des résultats concrets après un an
Un an après sa mise en œuvre, le dispositif affiche un bilan positif sur plusieurs plans. La confiance des commerçants et convoyeurs transfrontaliers s’est renforcée : mieux protégés du soupçon d’acheter ou de vendre des animaux volés, ils fréquentent davantage le marché. La sous-déclaration des animaux, autrefois courante, a nettement reculé grâce à l’enregistrement systématique des entrées et sorties.
Cette meilleure transparence se reflète directement dans les finances de la commune : les recettes issues de la taxation du marché ont connu une hausse nette et régulière entre 2024 et 2025, avec des écarts spectaculaires sur certains mois, le mois d’octobre passant par exemple d’environ 200 000 FCFA de recettes en 2024 à près de 3 millions de FCFA en 2025.
Une expérience réplicable, avec ses limites assumées
La mise en place du dispositif n’a pas été sans difficultés : multiplicité des acteurs aux intérêts parfois divergents, réticences internes face à l’évolution des pratiques traditionnelles, disponibilité limitée de certains décideurs pour les phases de concertation. Autant d’obstacles qui ont nécessité du temps, de la pédagogie et des ajustements progressifs, des enseignements précieux pour quiconque souhaiterait s’en inspirer.
C’est précisément l’ambition de cette note de capitalisation : documenter cette expérience territoriale pour qu’elle puisse nourrir la réflexion d’autres marchés à bétail transfrontaliers de la sous-région (au Burkina Faso, au Ghana, au Bénin comme ailleurs au Togo) confrontés aux mêmes tensions entre ouverture commerciale et sécurisation des filières.
À Cinkassé, la démonstration est faite qu’un dispositif de traçabilité, pensé et porté par les acteurs du territoire eux-mêmes, peut transformer une contrainte sécuritaire en levier de confiance et de développement économique local.
Cette note technique a été réalisée par Acting for Life, CIDeLS et GEVAPAF, avec le soutien financier de l’Union européenne et du CDCS dans le cadre des projets PARCIT et ACTIF. Son contenu relève de la seule responsabilité d’AFL et ne reflète pas nécessairement les positions des bailleurs de fonds.



