Mars 2025 – Août 2025 | Bénin, Côte d’Ivoire, Ghana, Togo
Le pastoralisme est un système d’élevage mobile qui nourrit des centaines de millions de personnes en Afrique de l’Ouest. Pourtant, il reste mal compris, mal représenté dans les politiques publiques, et fragilisé par des crises qui se cumulent : insécurité, changement climatique, fermetures de frontières, conflits intercommunautaires.
Tous les six mois, Acting for Life et ses partenaires locaux publient des Notes d’Analyses Territoriales Agropastorales (NATA), des outils de veille et d’aide à la décision qui suivent au plus près les dynamiques du terrain. Cette troisième édition, couvrant la période mars à août 2025, dresse un tableau nuancé de quatre territoires, le Bénin, la Côte d’Ivoire, le Ghana et le Togo, et met en lumière des signaux qu’il serait dangereux d’ignorer.
Bénin : entre résistance et vulnérabilité dans l’Atacora-Donga
Dans les départements de l’Atacora et de la Donga, la pression sécuritaire liée aux activités terroristes dans la zone de la Pendjari a contraint plus de la moitié des troupeaux à fuir le territoire. Malgré ce contexte, le marché à bétail a enregistré une croissance de 12 % du nombre de têtes vendues par rapport à 2024, grâce notamment à la descente de commerçants depuis Cinkassé jusqu’au marché de Tokibi.
Ce paradoxe illustre la capacité d’adaptation des acteurs de la filière, mais aussi sa fragilité. Les flux inhabituels de troupeaux en provenance de l’Alibori, observés chaque année entre juin et août, continuent de générer des conflits et des dégâts champêtres dont les coûts sont supportés par les agroéleveurs locaux. Ce phénomène cyclique appelle une réponse institutionnelle durable, que les partenaires d’AFL, notamment l’UDOPER et l’ACAD, continuent de porter.
Côte d’Ivoire : marchés sous tension, acteurs en mouvement
Dans la région du Bounkani, les deux principaux marchés à bétail (Doropo et Bouna) ont enregistré des baisses significatives : −62 % à Doropo et −42 % à Bouna sur la période mars–octobre 2025 par rapport à la moyenne des deux années précédentes. Ces chiffres s’expliquent par le départ massif des éleveurs burkinabè et de leurs troupeaux, la sécheresse persistante, et le développement de circuits de commercialisation informels.
Dans les régions du Tchologo et du Hambol, les partenaires OPEN-CI documentent une reconfiguration des flux d’approvisionnement : si les quais historiques (Ferkessédougou, Kong, Ouangolodougou) perdent du volume, de nouveaux sites comme Toumoukoro progressent fortement (+370 %). L’attractivité croissante du marché de Bamako attire également une partie des chargements.
Un autre fait marquant : 735 réfugiés guinéens ont été enregistrés dans les localités de Loussogo et Fanhala à la suite d’un conflit foncier transfrontalier. Ce déplacement a saturé les capacités d’accueil locales et renforcé les pressions sur les ressources pastorales. AFL, avec ses partenaires AEBRB, OPEN-CI et ACF, a mobilisé le Fonds d’intervention local (FIL) pour apporter une aide d’urgence à plus de 1 600 personnes déplacées.
Ghana : un boycott révélateur des tensions de gouvernance
Au Ghana, l’événement le plus marquant de la période est la fermeture du marché à bétail de Tamale pendant six semaines, à la suite d’un boycott mené par les éleveurs exclus des activités de courtage. Cette suspension a entraîné des pertes estimées à plus de 96 000 GHS pour l’Assemblée métropolitaine, et a obligé bouchers et commerçants à se réapprovisionner dans des marchés alternatifs, augmentant les coûts de transport.
L’activité a repris grâce à un accord écrit clarifiant les rôles des courtiers, une avancée importante, mais qui soulève une question de fond : la gouvernance des marchés à bétail reste un point de fragilité structurelle dans la région, que nos partenaires CLIP et NorGIC continuent de suivre attentivement.
Dans la région de Sawla, un conflit interethnique entre les communautés Gonja et Brifor a entraîné le déplacement de 10 000 personnes vers la Côte d’Ivoire et de 30 000 à l’intérieur du pays. Si l’impact sur les marchés à bétail de Bole et Banda N’Kwanta reste limité grâce aux flux transfrontaliers en provenance de Côte d’Ivoire, le conflit a exacerbé les vols de bétail et les tensions intercommunautaires préexistantes.
Togo : quand la traçabilité transforme les marchés
Au Togo, la région des Savanes apporte une note d’espoir. La mise en place d’un dispositif de traçabilité du bétail sur le marché de Cinkassé, piloté avec les partenaires GEVAPAF et CIDeLS, a produit des effets concrets et mesurables. La confiance des acteurs de la filière s’est renforcée, les sous-déclarations ont diminué, et les recettes fiscales de la commune ont augmenté de manière significative entre 2024 et 2025.
Ce résultat démontre qu’une meilleure organisation des marchés, même sans investissements lourds, peut transformer la filière pastorale et bénéficier à l’ensemble des acteurs locaux, y compris les collectivités territoriales.
Ce que ces données nous disent : trois enseignements majeurs
1. Le pastoralisme est un système vivant, pas un problème à régler : Face aux crises, les éleveurs et les commerçants s’adaptent, trouvent de nouveaux circuits, négocient des accords locaux. Ces capacités de résilience doivent être soutenues, pas contournées par des politiques uniformes qui ignorent les réalités du terrain.
2. La gouvernance locale est la clé : Qu’il s’agisse du boycott de Tamale, des aménagements pastoraux dégradés du Tchologo, ou des tensions foncières à la frontière guinéenne, les crises observées trouvent souvent leur origine dans des déficits de gouvernance et de concertation. Investir dans des mécanismes locaux de dialogue et de gestion concertée est aussi essentiel que les investissements physiques.
3. L’information territoriale sauve des vies et des moyens de subsistance : Les NATA ne sont pas seulement un outil de reporting. Elles permettent d’anticiper les tensions, de mobiliser rapidement des ressources d’urgence, et d’orienter les décisions des acteurs locaux au bon moment. C’est la valeur du dispositif permanent de veille territoriale qu’AFL et ses partenaires ont construit sur plusieurs années.
Ces notes sont produites dans le cadre des projets ACTIF (financé par le CDCS), PROACT (AFD), PARCIT et PRECOCE (Union européenne).
Les opinions exprimées dans cet article et dans les NATA sont celles d’Acting for Life et de ses organisations partenaires locales. Elles ne reflètent pas nécessairement la position officielle des bailleurs de fonds.
Retrouvez l’intégralité des Notes d’Analyses Territoriales Agropastorales sur notre site, ou contactez-nous à contact@acting-for-life.org pour en savoir plus sur nos projets.



